Introduction générale à l'économie 30 Septembre 08h-10h

§2- Le Moyen-âge chrétien

 

Après la disparition de l'empire romain et la période de déséquilibre qui s'ensuit, en raison de la disparition de la sécurité et de la stabilité institutionnelle, va apparaitre peu à peu un nouvel équilibre: celui du Moyen-âge chrétien, car l'église est la seule institution qui survive à la chute de l'empire romain. Il a 3 caractéristique

 

-Un idéal de modération économique: l'imprégnation des idées chrétiennes fait que l'activité économique passe au second plan par rapport aux valeurs spirituelles. Elle n'est pas une fin en soi et la hiérarchie des valeurs place la lutte individuelle contre la rareté après les valeurs de solidarité ou de spiritualité: c'est la communauté qui, bien souvent, prime l'individu. Bref, l'économie est chose seconde; elle doit rester à sa place et être modérée et souvent l'individu s'efface devant le groupe. On est encore largement dans une société close, fermée.

Certes, l'activité économique n'est pas méprisée, mais les personnages clefs et respectés peuvent être le moine ou le chevalier, et pas à l'évidence, l'entrepreneur, le banquier ou le marchand. L'activité économique ne prend en outre sa signification que dans le groupe auquel on appartient (domaine, corporation).

 

- Une organisation féodale et corporative: dans les campagnes, qui concernent 90% de la population, c'est le statut foncier qui est déterminant. Il convient non seulement de cultiver les terres, mais encore d'en assurer la sécurité, d'où le rôle de la féodalité. la terre doit être cultivé à l'abri des troubles (guerres, pillages) et c'est le seigneur qui assure cette sécurité militaire. c'est un exemple d'imbrication du pouvoir politique et de l'activité économique. Dans le domaine se produit en quelque sorte un échange du travail contre la sécurité (militaire et économique) assurée par le seigneur.

Dans les villes qui se constituent peu à peu, de manière indépendante, ont lieu des activités non agricoles, notamment artisanales. les professions sont organisés en corporations, qui s'occupent des conditions d'accès à la profession, comme des techniques de production, ou de la solidarité entre les membres d'une profession (protection sociale). Si les prix, ou les salaires, sont libres pour l'essentiel, ils doivent aussi être justes, équitables.

Tout ce système contribue grandement à l'idéal de modération économique. mais il deviendra contraignant plus tard, lorsque les techniques évolueront plus vite, et que certains chercheront ) échapper aux règle des corporations, pour innover plus librement. Le combat entre corporations et production libre se poursuivra même jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, où les corporations seront définitivement abolies.

 

- L'autarcie: au sein du domaine se déroule l'essentiel des échanges; ceux-ci sont rarement monétaires. On ne produit pas d'abord pour vendre, mais pour l'autoconsommation. La monnaie fait seulement le lien avec les villes. Par contre dans ces villes, la monnaie joue un rôle plus important, mais les échanges restent très limités géographiquement : le système économique est clos, autarcique. les monnaies sont d'ailleurs locales.

Ce schéma va se modifier peu à peu, car les communication à longue distance vont reprendre avec un certain retour de la sécurité des personnes et des biens (et en particulier des voies de communication). Cela signifie la reprise des échanges économiques avec le Proche Orient et le développement en Europe des grandes foires du Moyen Age, où l'on échange des produits de toute provenance.

Tout cela entraine le développement d'une activité nouvelle qui repose sur le commerce et qui échappe en général aux règle strictes des corporations. Ce développement commercial contribuera, à la fin du Moyen-âge, à la rupture de l'équilibre économique antérieur. il sera surtout sensible au XIIIème siècle, reculera au XIVème siècle avec la peste noire, et reprendra au XVème, ouvrant la porte aux Temps modernes et au développement économique.

 

Section 2: Les premiers pas de la pensée économique 

 

§1- L'antiquité

 

La pensée grecque

Il n'existe, au sens stricte du terme, chez les grecs, ni économistes, ni pensée économique autonome. Par contre, les philosophiques grecs, réfléchissant à l'organisation de la cité, envisagent certains aspects économiques sous l'angle de l'aspect domestique prioritairement.

Platon préconise un communisme intégral qui exclut la propriété privée et prévoit l'éducation en commun des enfants. Les esclaves et les classes inférieures sont chargés des tâches dégradantes, c'est-à-dire économique, tandis que l'homme libre s'occupe de la politique. Les gardiens, à la fois gouvernants et philosophes, ne peuvent exercer de fonction productive. L'économie n'est donc pas faite pour l'homme véritablement libre. Elle n'est pas un idéal, comme la politique. Activité et travail sont méprisés, et réservés aux classes inférieures et aux classes.

Aristote est moins porté vers les utopies que Platon. il est d'ailleurs le père de la philosophie réaliste. En particulier, il considère que la communauté des biens fait disparaitre le principal stimulant du travail et qu'elle constitue une source des conflits: on gère mieux ce qui vous appartient en propre, argument d'exclusivité qui sera repris plus tard par tous les défenseurs de la propriété privée, car le propriétaire subit les conséquences de sa gestion. En outre, la propriété privée est facteur d'ordre et de paix. il défend donc la propriété privée. Mais l'activité en général reste suspecte.

En réalité, il distingue l'économie au sens strict de la chrématistique (ou acquisition des biens et des richesses). L'économie, c'est la production dans un but d'autoconsommation directe, familiale: elle est légitime et naturelle. Dans la chrématistique, il distingue celle qui est nécessaire de celle qui ne l'est pas. La première est l'échange au premier degré, vente de sa production ou achat pour sa propre consommation: celle-ci est donc nécessaire. la seconde n'est que l'achat pour la revente, c'est-à-dire le commerce, qui est pour Aristote anti-naturel et ne répond à aucune nécessité. Cette condamnation du commerce aura par la suite beaucoup d'influence sur la pensée économique, qui analysera souvent à tort, l'activité commerciale comme improductive. Cette idée- fausse- est encore très répandue aujourd'hui où l'on considère bien souvent le commerce en particulier, et le tertiaire en général, comme des secteurs qui ne créent pas réellement de richesses nouvelles, alors que le commerce en soi est une activité créatrice de richesses, car chacun des échangeurs n'a pas la même opinion de la valeur du bien. Chacun est donc gagnant dans l'échange qui n'est pas un jeu à somme nulle, puisqu'on offre un bien auquel on attribue moins de valeur pour acquérir un bien qui nous semble plus désirable: l'échange libre est donc gagnant-gagnant.

 

La période romaine

 

Il y a très peu d'écrits économiques, en dehors de textes sur l'économie rurale, glorifiant le rôle de l'agriculteur. Les romains ne sont guère de commerçant; ils préfèrent souvent la conquête à l'échange, même si la paix romaine pourra, ici ou là, favoriser le développement du commerce.

Par contre, le monde romain a eu un impact important , considérant même, notamment par l'intermédiaire du droit, sur le développement économique ultérieur, en introduisant des concepts concernant les contrats, le droit de propriété, ect…, qui joueront un rôle fondamental dans la suite de l'histoire économique. Les romains préparent ainsi le cadre juridique qui favorisera le décollage économique. Ils mettent ainsi l'accent sur le fait qu'il n'y a pas de développement économique sans institutions pour les favoriser, sans un état de droit qui permette les échanges et débouche sur la prospérité. Les institutions fixent les règles du jeu et apportent des informations sur ce qu'il est possible de faire à chacun des intervenants.

 

§2- Le Moyen-âge

 

Ici encore, il n'y a pas d'économistes, mais de nombreux penseurs chrétiens, des théologiens cette fois, qui, cherchant des règles morales inspirées du droit religieux, le droit "canon", en tireront des conséquences pour les comportements économiques. Ils ne font pas de théories économiques, ils cherchent avant tout à résoudre des cas de conscience. Mais ces théologiens ne vont pas véritablement comprendre le monde réel, et notamment économique qu'en intégrant à leurs analyses religieuses la dimension philosophique: c'est en réintroduisant Aristote dans la pensée occidentale qu'ils vont faire progresser les idées politiques et économiques.

Cette intégration a été préparée, en particulier au XIIème siècle, par les penseurs arabes, comme Averroès (1126-1198): ce philosophe andalou a réintroduit Aristote et la philosophie grecque dans la pensée européenne. Cet européen arabe a eu une influence limitée sur la pensée musulmane, alors qu'il joua un grena rôle pour favoriser l'intégration de cette philosophie dans la pensée chrétienne, même si averroistes et chrétiens vont s'opposer sur bien des points, en particulier à la Sorbonne. Certes, il existe un débat pour savoir si les traductions d'Aristote ne sont pas arrivées aux chrétiens par d'autres canaux (comme les moines du Mont Saint-Michel). Mais l'essentiel est dans le fait qu'à la même époque, les musulmans (avec Averroès), les juifs (avec Maïmonide) et les chrétiens, renouent avec la philosophie grecque.

Du côté chrétien, c'est surtout le cas des scolastiques, et en particulier de Saint Thomas d'Equin (1225-1274), notamment dans la Somme Théologique, qui est à la fois théologien et philosophe 

On peut relever quelques thèmes qui auront une grande importance par la suite:

 

- la condamnation du prêt à intérêt. Il faut d'abord comprendre que le crédit est avant tout à l'époque un crédit à la consommation, ce qui éclaire cette réprobation: le crédit sert à certaines personnes pour survivre. Ensuite, l'analyse qui sous-tend cette condamnation est juste: le taux d'intérêt récompense le temps, c'est-à-dire le fait d'avoir momentanément renoncé à l'usage de la monnaie. Or le temps appartient à Dieu et il ne peut donc être rémunéré aux hommes.

Ce qui, par contre, n'a pas été pressenti, c'est le fait que l'argent, la monnaie était un bien productif et donc que sa rémunération était ainsi légitime: elle rend des services, comme le fait une maison par exemple, pour laquelle un loyer est reconnu légitime. Chez les chrétiens, la condamnation du prêt à intérêt sera progressivement levée, à partir du XVIème siècle, chez les protestant, puis chez les catholiques. En revanche chez les musulmans, dans la charria, le prêt à intérêt reste aujourd'hui interdit.

 

- la réhabilitation de l'activité économique . Le travail n'est plus condamné ; il est au contraire la réponse à un ordre divin, celui de gouverner la terre et de la soumettre. En outre, les références religieuses glorifient notamment le rôle du travail manuel. Il y a donc là une rupture par rapport à l'Antiquité; même si l'activité économique doit restée à une place limitée et secondaire, l'Homme a pour mission d'achever d'achever la Création en dominant la terre, ce qui justifiera l'effort économique ultérieur. Contrairement à Aristote, même l'activité commerciale peut être ordonnée à une fin honnête et nécessaire, si elle reste modérée.

 

- la propriété privée. Saint Thomas justifie la propriété privée en particulier parce que "chacun donne à la gestion de ce qui lui appartient en propre des soins plus attentifs qu'il n'en donnerait à un bien commun à tous ou à plusieurs; parce que chacun évite l'effort et laisse le soin aux autres de pourvoir à l'oeuvre commune".

En outre, c'est un facteur de paix et cela évite d'inutiles conflits. C'est également un facteur d'ordre, puisque chacun sait ce qu'il doit faire. Il reprend donc, pour l'essentiel, l'argumentation d'Aristote. Mais si la propriété privée est légitime, tout usage ne l'est pas, en particulier parce qu'il existe un devoir de partage avec les nécessiteux. C'est l'idée de destination universelle des biens, qui contrebalance le droit de propriété.

 

- les notions de juste prix et de juste salaire. l'idée est celle d'un équilibre entre les besoins des us et des autres : par exemple un prix qui récompense l'activité du producteur, sans léser l'acheteur. De nombreux exemples montrent que cette notion, avant tout morale, reste un peu floue sur le plan économique, même si on tourne autour de la notion de prix de marché. Par la suite d'ailleurs certains croiront, à tort, devoir tirer cette notion vers un concept objectif, du type coût de production. Au contraire, d'autres, en particulier les scolastiques espagnols tardifs (l'école de Salamanque) assimileront juste prix et prix de marché: le prix est juste quand les conditions de sont établissement sont justes (pas de fraudes, ni de manipulation, en clair des conditions de concurrence libre): ces thèses influenceront par-là, plus tard, les moralistes écossais et enfin l'école classique d'Adam Smith

 

Au total, il n'y a évidemment pas dans cette pensée un système économique, encore moins une théorie économique, mais des réflexions d'ordre moral sur la vie ou les institutions économiques. L'influence de l'Eglise catholique sur ce point sera considérable et se renouvellera,  notamment à partir de la fin du XIXème siècle; dans ce que l'on appelle la Doctrine Sociale de l'Eglise, à partir de Rerum Novarum de Léon XIII (1891) ou l'Eglise adaptera ces notions au monde industriel, en particulier face à la condition sociale des ouvrières.

Depuis cette date, sa réflexion éthique sur l'économie se développera, en général à l'occasion des dates anniversaires de cette première encyclique sociale. Considération ensuite que la question sociale est devenue mondiale par plusieurs papes.

L'influence du thomisme est sensible sur l'ensemble de cette doctrine sociale de l'Eglise. Mais celle-ci veut rappeler aux hommes que l'économie doit obéir à des règles du jeu, en particulier sur le plan éthique, et surtout que l'homme ne se résume pas à la vie économique: "il ne vit pas seulement de pain", et, si l'économie est légitime,elle doit aussi être remise a sa place en n'étouffant pas les autres dimensions humaines, en particulier culturelles et spirituelles. Ce message, issu de la tradition chrétienne et adapté aux conditions nouvelles de l'économie au XIXème et XXème siècle est toujours essentiel aujourd'hui au XXIème siècle pour rappeler, au delà des considérations techniques, le sens profond de la vie économique et la hiérarchie des valeurs: l'économie doit être au service de l'homme.